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En Haïti comme dans beaucoup de pays africains, la pandémie du sida a tendance à se féminiser. Aujourd'hui, le ratio est de 115 femmes infectées pour 110 hommes alors qu'en 1988, la maladie touchait six hommes pour une femme et, en 2002, un homme pour une femme.
Depuis quelques années, Haïti a fait beaucoup de progrès dans la lutte contre le sida. De 6,2 % en 1996, le taux de prévalence du VIH est aujourd'hui de 2,2%. Mais en dépit de ces avancées, le pays ne peut pas crier victoire. Pendant que le taux de séroprévalence diminue dans le rang de la population totale, dans un pays traditionnellement machiste, la gent féminine paie, à présent, la plus lourde tribu. « Le ratio est de 115 femmes infectées pour 110 hommes », révèle un rapport de l'EMMUS-IV, cité dans un document du ministère à la Condition féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF) paru en 2008.
Les facteurs avancés pour expliquer la féminisation de l'épidémie sont divers et gravitent autour de la précarité socio-économique des femmes : chômage, analphabétisme, misère, insécurité, aliénation culturelle, exclusion sociale et criminalité. « Des facteurs qui les exposent davantage au VIH/Sida », soulignent les analystes. Ils frappent, en effet, de plein fouet une bonne partie des femmes, qui constituent 52% de la population haïtienne.
« La situation est préoccupante », confie Jean Saurel Beaujour, responsable de l'Association Solidarité nationale des personnes infectées et affectées par le VIH (ASON). « Le faible niveau d'éducation des femmes est en grande partie responsable de la féminisation du sida, explique-t-il. C'est pour cela que, dans notre organisation, nous mettons l'accent sur la formation et l'encadrement. »
Il n'y a pas que les problèmes socio-économiques qui peuvent expliquer la féminisation du sida en Haïti. « On doit aussi considérer les facteurs liés à la sexualité », explique Jackson Choute, étudiant en service social à la faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti, dont le mémoire de sortie porte sur cette problématique. La prostitution, la précocité des rapports sexuels, la multiplicité des partenaires, l'utilisation d'alcool et de drogue sont aussi à prendre en compte dans la compréhension de la féminisation de la maladie.
Selon certains professionnels de la santé, l'expansion de la maladie chez les femmes serait la conséquence du manque d'application des mesures d'accès universel. Ils estiment que les initiatives des organismes de santé pour combattre le virus doivent être questionnées, l'accès de toutes à l'éducation et aux conseils, aux services d'aide de même qu'aux médicaments antirétroviraux n'étant manifestement pas garanti partout. Reconnue par la session spéciale de l'Assemblée générale des Nations unies (UNGASS) sur le VIH / SIDA comme une urgence mondiale, la pandémie du sida s'avère un phénomène à suivre de près, surtout par les pays signataires de la convention de l'UNGASS.
En plus de la féminisation du VIH-SIDA, Reynold Grand Pierre, - coordonnateur de projets aux Centres GHESKIO -, a pour sa part constaté une tendance à la « juvénilisation du virus ». Sans sous-estimer les facteurs socio-économiques pour expliquer la vulnérabilité de la population féminine à la maladie, Reynold Grand-Pierre relève une certaine propension parmi les jeunes femmes à adopter des comportements sexuels à risque.
Pour asseoir sa position, il s'appuie sur une expérience réalisée par les Centres GHESKIO entre 1996 et 1997. Les responsables de l'institution avaient créé des microcrédits dans le but d'aider ces femmes à réaliser des activités commerciales. En dépit de l'amélioration de leurs conditions économiques, ces femmes ont néanmoins continué d'afficher des comportements sexuels à risque. « Les facteurs socio-économiques ne sont donc pas les seuls à prendre en compte », en déduit le Dr Reynold Grand-Pierre.
Tout comme le responsable des projets aux Centres GHESKIO, l'épidémiologiste Nirva Duval, qui travaille au Programme national de Lutte contre le SIDA (PNLS), croit dur comme fer que le facteur comportemental est en grande partie responsable de la féminisation de la maladie en Haïti. « La réticence à adopter des comportements sexuels responsables est l'une des causes de la féminisation du sida, concède-t-elle. Étant donné qu'il est très difficile de modifier les dispositions psychologiques, si nos femmes ne tiennent pas compte des méthodes de prévention même quand les conditions économiques s'améliorent, elles seront toujours vulnérables au VIH-SIDA. »
Des méthodes de prévention non appropriées
Si les femmes sont réticentes aux méthodes de prévention, il y a une raison. « C'est la résultante de l'inefficacité des méthodes », soutient, sous couvert de l'anonymat, un cadre d'une ONG travaillant dans le domaine. Si la prévention de la transmission mère/enfant et l'intervention pour la victime de violence sont jugées adaptées, l'utilisation des condoms, quant à elle, n'est pas à la portée de toutes. « Le préservatif pour femme se vend trop cher, ajoute notre interlocuteur. En général, les femmes ne sont pas à même de se le procurer. »
Moins coûteux, les préservatifs pour homme sont le plus souvent utilisés dans les relations sexuelles. Et comme l'utilisation du condom dépend en grande partie des hommes, quand ces derniers refusent de s'en servir, leurs partenaires courent le risque de se faire infecter. « Il faut briser toutes les barrières qui nuisent à l'application des méthodes de prévention, exhorte Nirva Duval. Notamment, les fausses perceptions quant au condom - réduction de la jouissance, manque de contact humain -, l'usage de la drogue et de l'alcool avant les rapports sexuels, ce qui réduit le contrôle chez les partenaires, les obstacles culturels à la fidélité ou l'abstinence, etc. »
Il faut de nouvelles stratégies
Pensant qu'il y a une certaine faille communicationnelle dans les campagnes de sensibilisation au VIH-SIDA, l'épidémiologiste Nirva Duval se demande si les acteurs qui s'engagent dans la lutte contre le virus du SIDA ne devraient pas changer de stratégie. « Est-ce que des interventions directes - feuilletons radios ou télédiffusés, débats dans les médias de masse, dans les centres hospitaliers - ne seraient pas plus appropriées? Ne devrait-on pas avoir un penchant spécial pour les gens les plus à risque comme les jeunes, les travailleurs migrants, les chauffeurs, les travailleuses du sexe et tous ceux qui n'affichent pas de comportement sécuritaire? », se demande la spécialiste.
Le Dr Reynold Grand-Pierre, lui, invite les acteurs à mettre l'emphase sur les campagnes de conscientisation. « Il faut que les messages soient plus convaincants et ciblés », affirme-t-il. Le médecin convie les gens sexuellement actifs à se protéger et invite les plus jeunes à retarder leurs premiers rapports sexuels jusqu'à ce qu'ils aient une certaine maturité. Quant aux couples, il les invite à pratiquer la fidélité réciproque. Des méthodes traditionnelles, mais pas assez fortes pour faire renverser les tendances machistes dans un pays où les mauvaises habitudes ont la vie dure!
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