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Femmes battues : crainte et silence
Une petite baffe pour un mot jugé de trop, coups de poings, coups de pieds, menaces de mort, figurent au catalogue de la violence faite aux femmes en Haïti.
Plus de 395 femmes ont été violentées physiquement au foyer, durant le début de l’année 2006 en Haïti. Un crime vieux comme le monde, et dont les dimensions ne sont pas mesurées : cette violence est masquée par la crainte et le silence des victimes.
Il est six heures AM. Les rues du quartier Villemenay à Bois Verna sont désertes. Aucune âme ne circule. Tout d’un coup une femme en pyjama, pieds nus, sort en courant d’un immeuble. Elle pousse des hurlements. Tout le voisinage est alarmé. Des têtes se penchent par les fenêtres. Les gardiens de voitures et les concierges se précipitent vers elle pour avoir de ses nouvelles.
A peine ont-ils eu le temps d’arriver à son chevet, qu’un homme surgit du même immeuble, la rattrape. Il la tire par les cheveux et la met à terre tout en la rouant de coups. Tout le monde autour d’eux se fige. Personne n’essaie de s’interposer. Il semble qu’ils sont insensibles à ses cris.
En spectateurs, ils regardent Mme Alphonse . L’un des gardiens lance un regard vers l’une des voisines, affolée, avant de lui annoncer : « Rentrons, il n’y a rien à faire. C’est son mari ».
Ce jeune couple n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, dans lesquels le poids des mentalités joue un rôle de premier plan.
Quand les hommes battent les femmes
Les femmes risquent davantage d’être tuées par les hommes avec qui elles vivent que par tout type de criminels réunis, selon un spécialiste.
Presque toujours, la violence intervient dans l’intimité du foyer. Là où les parents, les amis, les voisins et les autorités hésitent à pénétrer, selon Olga Benoît, une des dirigeantes de l’organisation Solidarité des Femmes Haïtiennes (SOFA).
« Si on s’en tient aux enquêtes effectuées par le Fonds de Développement des Nations Unies pour la Femme (UNIFEM), environ un quart des femmes dans le monde sont victimes de violence dans leur foyer. Ce chiffre est probablement en dessous de la réalité », signale-t-elle.
La banque mondiale a révélé qu’entre un quart et une moitié des femmes sont brutalisées par leurs conjoints.
Une femme sur trois en Haïti est battue par son mari, indique Yolette Jeanty, de l’organisation Kay Fanm, autre structure (comme la SOFA) membre de la Coordination Nationale de Plaidoyer pour les Droits de la Femme (CONAP).
Les actes de violence font partie du socioculturel haïtien, déplore la militante. La peur des représailles, les tabous entourant les questions sexuelles, sont des points à considérer.
Ce comportement résulte d’un ensemble de caractéristiques, d’ordre sociales, économiques et politiques, note la ministre haïtienne à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes, Adeline Magloire Chancy, s’exprimant à l’occasion du 8 mars 2006, Journée Internationale des Femmes.
Analphabètes, dépendantes matériellement de leurs conjoints, beaucoup de femmes haïtiennes se sentent incapables de s’assumer.
Trop longtemps occultée par le poids des traditions et des préjugés, la violence faite aux femmes est masquée par la complicité et le silence des victimes.
Les violences sont multiformes…
Mépris, refus de communiquer, dénigrement, humiliation et blâme, forment le tableau. La violence au foyer commence fréquemment par l’isolement de la femme. Elle se poursuit par des agressions verbales. Cette violence est d’ordre psychologique.
Les violences physiques consistent à infliger sciemment des souffrances physiques. Telles : bousculade, blessures graves, gifles, morsures et brûlures.
La violence sur les femmes peut être également d’ordre sexuel ou financier.
Preuve d’amour ?
Encore plus déstabilisant, comme constat, certaines de ces femmes considèrent la violence physique comme une preuve d’amour.
« Depi li pa fè jalouzi pou ou, li pa bat ou, li pa renmen w », a dit Mme Alphonse à sa confidente.
Les conclusions sont parfois stupides et déniées de tout sens, fait valoir Olga Benoît. Ce témoignage est troublant, dit-elle. Cela complique la situation du non respect des droits de la femme.
Une enseignante se souvient :
« J’étais paralysée par la peur. Je ne sais pas quel prétexte, il allait trouver pour me tomber dessus. Ça pouvait être un mot de trop, des ustensiles traînant à la cuisine », etc…
Nombre des femmes battues évoquent ces mêmes causes.
Mme Alphonse se sent continuellement coupable. Sa mère lui reproche sans cesse d’avoir provoqué son mari.
« Ki move pawòl, ou te di l. Li pa rete konsa pou vide baton sou ou. Ou fè l on bagay », lui dit sa mère, sur un ton inquisiteur.
Mme Alphonse se plie pour essayer d’expliquer maladroitement le malentendu à sa mère. Les membres de la famille ou des amis cherchent à justifier le comportement du mari.
Ce raisonnement revient à accuser la victime et à innocenter l’agresseur.
D’autres femmes, se trouvant dans cette même situation, affirment, tout carrément, c’est leur destin.
Au vu et su des enfants
Elle a voulu le scandale. Eh bien, elle l’a eu, déclare, d’une manière théâtrale, cet homme, qui vient de rouer sa femme de coups de pieds.
Après avoir senti ses forces faiblir, il se lève en réajustant son tee-shirt. Puis, comme si de rien n’était, il allume sa cigarette et continue son chemin.
Non loin de là, une fille de quatre ans a suivi la scène. Sans broncher, elle a assisté à tout le spectacle. Encore sous le choc, la fillette pleure sa maman en silence. Ce n’est pas la première scène violente dont elle a été témoin.
Toute la nichée se trouve alors en péril.
Des millions d’enfants vivent en danger, entre un père violent et une mère souffre-douleur, d’après un rapport du Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF).
Il s’agit là d’un danger psychologique, bien entendu.
« Si je laisse mes enfants, qu’en dira-t-on » ?
C’est la toute première réflexion.
Non seulement, les femmes ont du mal à s’en sortir, seules.
Mais, le pire, la responsabilité confinée par la société aux femmes, les charges familiales qu’elles endossent, notamment l’éducation des enfants, rendent les femmes prisonnières d’une situation de non retour.
Le vécu des situations
« C’est le père de mes enfants. Il ne saurait me faire du mal ».
C’est en ces termes que Mme Alphonse a résumé sa situation.
La dépendance émotive et matérielle des femmes violentées envers leurs partenaires rend la décision de séparation difficile.
Dans l’intervalle, le temps passe, la violence change de phases, passant du stade de rémission à l’éclatement.
« Souvent, elles ont déjà tenté de quitter leurs maris. Mais sont retournées auprès d’eux en espérant qu’ils changeront de comportement. En général, ces retours sont des échecs. Cette décision les enfonce davantage dans le cycle de la violence », rappelle Marie Yolène Gilles du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH).
En plus, la violence nuit gravement à la santé des victimes, dit-elle. Les femmes maltraitées sont sujettes à la dépression. Troubles psychosomatiques, douleurs pelviennes chroniques, sont le lot quotidien des femmes battues.
Briser le silence
En dépit des textes juridiques, les femmes agressées ont tendance à ne pas porter plainte contre leurs bourreaux. Parallèlement, devant la lourdeur de l’appareil judiciaire, elles peinent à aller jusqu’au bout. Bien souvent, leur initiative s’arrête au poste de police où leurs cas sont traités avec légèreté.
A l’occasion de la Journée Internationale des Femmes le 8 mars 2006, plusieurs recommandations ont été faites aux autorités nationales dans le but de faire cesser la violence faite aux femmes en Haïti.
Le RNDDH préconise des mesures visant à sanctionner et à éradiquer les violences physiques faites aux femmes et aux jeunes filles. Les organisations féministes souhaitent, pour leur part, un renforcement de la lutte contre toutes les formes de discrimination à l’encontre des femmes, fondée sur l’identité sexuelle.
Les travailleurs sociaux, les juges, les policiers sont encouragés à détecter, au plus tôt, les ravages qui menacent les familles où sévit la violence.
Dans tous les milieux, modestes ou aisés, de nombreuses femmes continuent d’endurer le martyr dans la honte, la solitude et la culpabilité. Elles ne disposent pas toujours de ressources nécessaires pour organiser leur défense. Ces femmes ont besoin de structures d’aide et d’intégration sociale.
A l’aune de l’étendue et de la diversité de la violence, la lutte doit être menée à tous les niveaux, internationaux, nationaux, communautaires et familiaux.
Une priorité absolue : du bien-être des femmes dépend souvent celui des enfants.
Jésula PROPHETE
Zazoul2005@yahoo.fr
Panos Caraïbes
[Posté le 17 avril, 2006]
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