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Productions: Dossier de presse sur Haïti

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Situation des enfants des rues en Haïti: Diagnostic d'un problème à grande échelle 1
décembre 2002

Par Nicole Siméon, Journaliste

Link to Plan Internationale Web SiteCe dossier est produit avec la collaboration et le support financier de Plan Haiti, dans le cadre du projet "Droits de l'Enfant et Médias Participatifs dans la Société Civile."

La vision de Plan est celle d'un monde dans lequel tous les enfants s'épanouissent pleinement dans des sociétés respectueuses des droits et de la dignité des personnes.

Plan cherche à renforcer les capacités des familles et des communautés à assurer aux enfants la stabilité, la protection et la sécurité en améliorant leur qualité de vie en faisant progresser leurs droits.

Ils sont environ 100 millions à travers le monde dont au moins 40 millions en Amérique latine. En Haïti, le phénomène des enfants de rue constitue un véritable défi social. Initialement observé à partir de la seconde moitié des années 1980, son importance grandissante a soulevé depuis, de nombreux questionnements. De quelques enfants remarqués dans la rue dans les décennies 1970-1980, le nombre s'est accru de manière considérable.

Les intervenants dans la réinsertion des enfants de rue se mettent tous d'accord pour affirmer que les raisons à l'origine de la présence massive des enfants dans la rue de nos jours, tendent à être plus complexes. « L'aggravation des conditions socio-économiques, la paupérisation croissante du pays et le développement continu de l'exode rural sont les principaux facteurs d'une augmentation du nombre d'enfants de rue», a indiqué le Rapport de suivi d'application de la convention relative aux Droits de l'enfant, publié par la Ministère des Affaires Sociales en novembre 2000.

Nombre des enfants de rue : un nœud gordien pour les intervenants

En absence de recensement réel et de statistiques fiables, on doit se référer soit à des enquêtes caduques ou à des chiffres contradictoires, soit à des projections catastrophiques pour estimer cette population d'enfants.

Selon une étude réalisée par le Centre de Recherche des Ressources Humaines (CDRH) en 1991 sous les auspices de l'UNICEF et de l'Institut du Bien-Être Social et de Recherches (IBESR), les chiffres témoignant de la réalité des enfants de rue étaient de l'ordre d'une centaine pour les villes du Cap-Haïtien et des Cayes et de 2.000 pour Port-au-Prince. Les projections du CDRH parlaient d'un accroissement de l'ordre de 50.000 pour l'an 2000 compte tenu de la détérioration de l'ensemble des systèmes du pays.

Martine Bernier et le Dr Françoise Ponticq, dans une enquête réalisée en 1998 -tout en admettant l'impact de la pauvreté sur le phénomène des enfants de rue- ont estimé la population des enfants de rue à environ 8.000 âmes.

Alors que l'ancienne ministre des Affaires Sociales, Mme Mathilde Flambert, dans un rapport d'enquête sur les conséquences de l'embargo projetait ce nombre à 10.000 pour l'année 1996, Frantz Lofficial a, quant à lui, émis plus de réserves sur cette population et pense qu'à la vérité, aucune de ces estimations et projections n'est fiable.

À la suite d'une enquête menée en 1998(*2), M. Lofficial affirme que le nombre d'enfants de rue pour la zone métropolitaine ne va pas au-delà de 1.000. Il a carrément réfuté les chiffres en vigueur jusqu'à son enquête.

S'agissait-il donc de prévisions farfelues n'ayant rien à voir avec la réalité ? Devra-t-on croire à une possible régression de cette population en dépit de la dégradation des facteurs socio-politiques et économiques ? Doit-on se demander si les interventions des foyers d'accueil ont porté des fruits à cette échelle malgré leurs nombreuses difficultés financières ? Autant de questions auxquelles seule une enquête sans délai sur la situation pourra répondre.

Garçons et filles de rue

Des intervenants auprès de ces enfants, notamment Frantz Lofficial, ont noté une différence capitale entre deux groupes d'enfants rencontrés dans la rue. Le premier groupe appelé « enfants de rue » est constitué d'enfants qui font de la rue leur foyer, bref ils y vivent. Ils y trouvent refuge, nourriture et n'entretiennent pas de relations avec leur familles. Ceux-là dorment dans la rue la nuit, on les retrouve sur les places publiques, devant les églises, devant des maisons de borlettes et des magasins, sur les places de marché, etc.

Le second groupe, nommé « enfants dans la rue » est plus nombreux que le premier, il regroupe des enfants qui passent leurs journées dans la rue, ils y travaillent comme ceux du premier groupe, mais la nuit tombée, ceux-là rentrent chez eux, plus ou moins régulièrement. Ils vivent le plus souvent en famille et contribuent par leur travail de la journée à sa survie économique.

Généralement, les enfants de rue sont des garçons, le nombre de filles ayant toujours été minoritaire. Toutefois les intervenants disent remarquer une perceptible augmentation de cette minorité.

Dans leur rapport, Françoise Ponticq et Martine Bernier ont estimé le nombre de filles de rue à 18% du chiffre représentatif de ces enfants en zone métropolitaine(*3), les grandes villes de province en étant quasiment dépourvues. Seulement quelques-unes ont été remarquées aux Cayes, une ville dans le Sud d'Haïti. Au Cap-Haïtien dans le Nord, on en a constaté la présence d'une dizaine et à Jacmel, on n'en connaît aucune.

Les autres rapports publiés sur les enfants de rue sont quasiment muets au sujet de ces filles classées par tous comme un groupe très complexe. Néanmoins, le Centre d'Appui familial (CAFA), une ONG intervenant exclusivement auprès des filles de rue, a estimé à 150 le nombre de filles de rue à Port-au-Prince, en 1996. A ce jour, cette estimation est la seule qu'on ait en référence. Un projet d'enquête doit être mis sur pied incessamment par le CAFA, sur la situation actuelle des filles de rue, a-t-on appris.

Le nombre de « filles de rue » au Cap-Haïtien varie d'une époque à une autre, selon les opportunités économiques. Ainsi pendant la période des fêtes paroissiales ou champêtres, des intervenants disent remarquer beaucoup plus de filles dans les rues que d'habitude. Une situation qui sans doute, fausse toute évaluation de leur nombre réel.

« Généralement, les filles qui viennent dans les rues, sont poussées par leur situation économique précaire, et les fêtes champêtres leur offrent la possibilité de trouver plus de personnes à qui mendier, en profitant de la générosité liée au désir de faire pénitence de ces dernières. Beaucoup d'entr'elles rentrent chez elles après ces journées de labeur. Ce sont celles qui ne vivent pas exclusivement dans les rues comme c'est le cas pour beaucoup de garçons. Néanmoins d'autres y restent », a expliqué Margarette Joseph, une travailleuse sociale qui collabore avec le projet Pierre Toussaint au Cap-Haïtien.

Selon Mme Joseph, les quelques filles qui font de la rue leur habitat, sont pour des raisons de sécurité devenues très mobiles. Outre leurs difficultés à s'imposer dans un « milieu de garçons », elles se font souvent battre et violer.

Définition et source du problème

Au cours de leurs nombreuses interventions, des organisations gouvernementales, religieuses, non gouvernementales, caritatives tant locales qu'internationales, des coalitions intergouvernementales et d'autres professionnels indépendants, impliqués dans la lutte pour les Droits de l'Enfant en Haïti depuis de nombreuses années, ont défini une catégorie de l'enfance classée sous le concept évocateur d'enfants en situation spécialement difficile (ESSD).

Définition de l' IBESR/UNICEF

L'enfant en situation spécialement difficile est un mineur (tout sexe confondu) qui vit dans des conditions particulières, en marge des normes généralement reconnues et acceptées par la société, et qui est exposé à toutes sortes de violences physiques ou émotionnelles capables de nuire à son développement somato-psychique, et même d'engendrer dans certains cas des attitudes et des comportements anti -sociaux.

Dans cette catégorie, il est lieu de compter notamment les enfants de rue. L'époque où l'enfant de rue était considéré comme un élément isolé -indépendant de tout système socio-économique- est révolue.

Aujourd'hui, les enfants arrivent dans la rue pour y trouver un moyen de survie, une échappatoire à la pauvreté, à l'humiliation.

« Filles ou garçons, ils ont fui des situations de violences intra- ou extra-familiales. Ils y viennent aussi parce que leurs parents ne peuvent subvenir à leurs besoins, ou parce qu'ils sont devenus orphelins, entre autres orphelins du SIDA», estime Mme Maryse Guimond de Aide à l'enfance–Canada.

Beaucoup de ceux qui vivent dans la rue, notamment les filles, ont fait une fugue. Une décision qui demande du courage, vu que « l'enfant qui fugue a autant peur de la rue que de sa situation immédiate, mais se risque à la changer», révèle le Dr Nadine Burdet, pédopsychiatre à l'Escale, un centre d'accueil, d'encadrement et de réhabilitation pour enfants en domesticité et maltraités.

Ces enfants ont abandonné leurs familles d'accueil pour fuir les sévices psychologiques, corporels et sexuels dont ils sont constamment victimes, ou encore leur quartier de résidence, pour échapper aux actes de violences qui s'y déroulent et se sont laissés attirés par la liberté qu'offre la rue.

Danise (22 ans) raconte qu'elle vivait à Cité Soleil (une bidonville au nord-ouest de Port-au-Prince, la capitale, réputée pour ces affrontements meurtriers). « Il y avait toujours des luttes armées intergangs, les jeunes filles qui habitaient telle ou telle zone ont souvent été violées par les hommes du gang opposé en signe de représailles. Plusieurs de mes amies se sont faites prendre. Je n'ai pas voulu subir cela, je me suis donc rendue en ville. »

Voilà comment cette fille, aujourd'hui réintégrée par le Centre d'Appui Familiale (CAFA), est devenue fille de rue où elle a passé de nombreuses années avant de bénéficier de cette prise en charge.

D'autres enfants s'y sont rendus volontairement, parce qu'ils se sont laissés séduire par l'attrait de la ville et par l'euphorie de leurs camarades déjà dans la rue, a fait remarquer Mme Guimond. C'est le cas de Léonne (18 ans), une autre fille du CAFA. « Je suis venue dans la rue parce qu'une amie, qui y vivait, m'en a convaincue. Avant, je vendais dans la rue avec ma mère, quand Mamoune m'a proposé de la suivre, j'ai tout de suite accepté. Voilà comment a commencé ma première expérience de la rue ».

Comme l'a noté le rapport 2000 du FNUAP : « Beaucoup d'Haïtiens quittent la campagne pour chercher un futur meilleur dans les villes, surtout la capitale ». Mais « Peu de données officielles documentent cette migration interne. Cependant, la croissance rapide des bidonvilles laisse entendre que l'urbanisation du pays se fait rapidement et anarchiquement », continue ce même rapport.

Une croissance qui aggrave une situation déjà difficile et change les données du problème en général.

L'arrivée dans la rue : un long processus

« La pauvreté associée à la promiscuité est l'un des principaux facteurs qui peuvent encourager la venue dans la rue de l'enfant », soutient le Dr Legrand Bijoux, neuro-psychiatre.

Selon le praticien, le manque d'espace, caractéristique principale des bidonvilles, nuit à l'épanouissement moral, physique et intellectuel de l'enfant. Répondant à ce besoin naturel d'épanouissement à ce stade de croissance, l'enfant commence à fuir l'espace où il se retrouve confiné. Il suivra un long processus avant de se retrouver définitivement dans la rue :

« Au premier stade, on commencera par le trouver plus chez le voisin qui a un plus grand espace et quand cela ne lui suffit plus, il ira dans la rue,» explique le Dr Bijoux. « A ce stade, seul l'espace l'intéresse. Il ira donc dans la rue pour jouer, pour se faire des amis. Il y passe la journée. Il peut rentrer de temps en temps jeter un coup d'œil, manger, pendant la journée avant d'y retourner. Sensiblement, il commence à passer plus de temps, il y trouve des attractions de toutes sortes. Il ne revient chez lui que pour dormir.

« Généralement installé dans une pièce exiguë avec de nombreux frères et sœurs, on le fait dormir par terre, sous le lit ou sous la table. Dormir pour lui est très difficile.

« Il décide de se joindre à ses amis de la journée qui lui chantent les bienfaits de dormir à la belle étoile. Maintenant il ne vient à la maison que pour manger. Mais voilà que la situation économique plus que précaire fait qu'il n'y trouve rien. Il se retrouve donc dans la rue, sans le vouloir vraiment mais obligé. Il arrive même parfois dans une situation d'indépendance économique qui lui permet de nourrir le reste de la famille, » indique le Dr Bijoux.

Le cas des filles est souvent différent. En grandissant, elles réclament plus de soin, plus d'attentions donc coûte plus cher. Autour d'elles, on les encourage indirectement à se prostituer. « Si ce que je te donne ne te suffit pas, alors débrouille-toi par toi-même », s'entendent-elles de plus en plus répéter.

À tous ces cas, viennent s'ajouter, un facteur facilitateur de taille qui explique la présence dans la rue de tant d'enfants : Il n'y a pas suffisamment d'écoles gratuites pour eux alors que leurs familles ne peuvent leur payer la scolarité, continue le Dr Bijoux.

Dans 70% des cas recueillis par l'Escale, la famille d'origine des enfants comptent plus de 4 enfants. Et elles sont toutes en milieu rural ou dans les bidonvilles. Selon des données fournies par le Bureau International du Travail dans le cadre de son Programme international pour l'abolition du travail des enfants (BIT/IPEC) en Haïti, plus de 500.000 enfants de 5 à 12 ans ne sont pas inscrits à l'école. A quoi donc s'occupent ces enfants?

La domesticité : une usine à produire les enfants de rue

Estimés à 109.000 enfants en 1984, la population des enfants en domesticité oscille autour de 300.000 en 1998 (*4) soit une croissance de près de 200 % en moins de 20 ans. Ces enfants sont à 75% des petites filles âgées entre 4 à 18 ans. Néanmoins, nous avons appris de manière officieuse qu'une étude faite par l'IPEC en collaboration avec le PNUD et l'UNICEF, estimerait en 2002, le nombre de ces enfants entre 90-120.000.

Les ‘enfants en service' sont « carencés et malmenés au niveau psychologique : humiliation, injustice, brimades, punitions, aucune consolation, aucun apaisement, peu de repos et de loisirs, un espace personnel réduit ou inexistant, de surcroit. Ils subissent donc des abus de violence verbale et physique ainsi que des abus sexuels », ainsi a résumé la condition de vie des enfants en domesticité, le Dr Chantal Jörg, une ethno-psychologue canadienne dans un projet-pilote d'intervention en faveur des enfants suragés en situation difficile en Haïti, intitulée la Marelle.

Le plus souvent, la famille d'accueil n'a pas un niveau de vie confortable, en raison de ses faibles revenus. Selon l'ouvrage Analyse de la situation sanitaire: Haïti 1998, la plupart de ces familles ont un revenu inférieur à 1200 gourdes par mois, l'équivalant à $45 américains.(*5) Il en résulte que ces enfants sont le plus souvent mal nourris et bénéficient rarement voire pas du tout d'une attention médicale.

La fugue est le moyen le plus utilisé par les enfants pour échapper à ces situations d'exploitation et de violence. Se libérant du joug néo-esclavagiste des maîtresses de maison et souvent de la violence et des abus sexuels du chef de la famille, ces centaines d'enfants démunis psychologiquement et physiquement se retrouvent un jour ou l'autre dans la rue.

« Tant qu'il est victime de l'inégalité des traitements par rapport à l'enfant de la maîtresse de maison pour manger, dormir, s'habiller… l'enfant en domesticité supporte tout. Mais quand, il est maltraité, battu et même violé, il finit par fuir. La plupart du temps incapable de retrouver seul ses parents, il reste dans la rue », a en effet noté Dr Bijoux.

La fuite cause, dans une certaine mesure, l'effet boule de neige chez des enfants qui se trouvent dans la même situation, quand celui qui est parti fait l'éloge de la liberté qu'offre la rue aux enfants restés en domesticité. Selon Mme Marline Mondésir, responsable du Centre d'Appui pour le Développement (CAD), un foyer d'accueil mixte pour les enfants de rue basé à Carrefour-feuilles, la majorité des 24 filles recueillies au centre vivait précédemment en domesticité, avant de se retrouver dans la rue.

Beaucoup d'enfants affirment avoir fui après une bastonnade. En moyenne générale, 4 enfants sur 5 témoignent avoir été battus et révèlent des retards de poids et de taille scandaleux pour leur âge, affirment Dr Nadine Burdet de l'Escale.

La prostitution: un passage obligé pour les filles

Les filles constituent le groupe particulièrement vulnérable dans la catégorie des enfants de rue vu que la plupart d'entre elles «se tournent directement vers le secteur de la prostitution », a affirmé Mme Jessie Mathurin, un des responsables du Centre d'Éducation Populaire (CEP), un organisme à Carrefour-feuilles qui travaille avec les enfants de rue.

La prostitution est provoquée par "la banalisation des relations sexuelles et leur précocité". Beaucoup de fois, les travailleurs sociaux rapportent des cas d'enfants qui sont plongés dans une pratique sexuelle avant même la puberté.

Pour pallier leurs conditions socio-économiques particulièrement précaires ou incitées par la promiscuité de leur milieu, les filles se livrent au commerce sexuel avec leurs camarades de la rue et/ou avec des hommes plus âgés qui n'ont pas forcément un comportement sécuritaire.

Selon Mme Kettlie Marseille, fondatrice et responsable du CAFA, « la plupart des filles recueillies menaient une vie de prostituées. Ne pas tenir compte de ce facteur, vouerait à l'échec toute intervention en leur faveur. C'est pour cela, que nous avons développé des méthodes d'accompagnement adaptées à leur situation, leur personnalité et leur sexe », explique-t-elle.

Toutefois, il faut admettre que « les raisons qui ont poussé les enfants dans la rue avant 1996 ne sont plus les mêmes », nous dit Mme Marseille. « Maintenant, on trouve des enfants qui n'ont pas les problèmes inhérents au statut d'enfants en situation difficile. On en trouve qui ont une vie normale dans leur famille et qui fréquentent une école. Elles viennent dans la rue pour se prostituer et retournent chez elles ensuite » indique-t-elle ajoutant qu'il y en a pratiquement plus à dormir dans la rue.

C'est aussi l'avis de Mme Jessie Mathurin du Centre d'Éducation Populaire (CEP) de la communauté de Saint-Gérard qui avance : « On pourrait dire sans risque de se tromper que nous avons en Haïti maintenant une population d'enfants de rue ».

Elle soutient que « Les enfants de rue ne sont plus les mêmes aujourd'hui. Ils ont des ambitions beaucoup plus grands et des personnes mal intentionnées en profitent pour les amener à perpétrer des actes répréhensibles servant leurs projets macabres » indiquant que « c'est une raison de croire que les données ont vraiment changé et qu'il faut en tenir compte dans les programmes d'intervention. »

Selon une étude interne faite sur un échantillon de 20 filles de rue suivi par le CAFA, des réseaux de prostitution se développent à Port-au-Prince. Les filles dans la rue seraient donc les victimes de ces proxénètes et pédophiles. Bien qu'on connaît des cas de garçons qui se prostitue également, aucune donnée ne vient établir un chiffre ou confirmer qu'ils dépendent de ces réseaux.

« La prostitution des filles de rue se développe proportionnellement à l'augmentation de leur nombre », stipule le rapport de CAFA.

Victimes de l'inégalité des genres et rabaissées dans leurs valeurs, les filles ne peuvent pas exercer certaines activités de la rue réservées aux garçons, comme cirer les chaussures, laver les automobiles, remplir les véhicules de transport en commun. A part la mendicité, il ne leur reste donc d'autre alternative que de se prostituer.

Portrait psychologique de l'enfant de rue au départ

Les enfants de rue se trouvent dans la fourchette d'âge comprise entre 4 à 18 ans et vivent pour la majorité dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. La première caractéristique d'un enfant de rue, selon le Dr Bijoux, est que ce dernier est marqué au fer rouge en tant qu'enfant défavorisé, plus que les autres en général. Tout le monde (le chauffeur de tap-tap, l'automobiliste, le passant, le commerçant, le policier, etc.) lui fait sentir qu'il est « inférieur », et le dévalorise. Il se sent donc mal aimé, pas respecté. Il est psychologiquement diminué.

La deuxième caractéristique, continue le Dr Bijoux, c'est qu'il est attéré par un sentiment d'insécurité. Une insécurité qui se manifeste sur toutes ses formes. Il ne peut manger à sa faim et quand ils mangent c'est au mépris total des conditions d'hygiène, donc sa santé est en jeu. Quand il est malade, personne ne va prendre soin de lui, aucune structure, ne lui permet de bénéficier de soins gratuits dans les hôpitaux. Il dort dans la rue, à la merci de tous. Il n'est pas protégé dans ses rapports sexuels.

Si on doit noter les efforts louables en ce sens, du coté des organismes et personnes intervenant, force est de constater que les quelques œuvres qui existent ne peuvent prendre en charge le cas de tous les enfants de rue.

Une troisième caractéristique est le désespoir. L'enfant de rue est désespéré, explique le Dr Bijoux. Ce désespoir se manifeste par la résignation. Il se résigne à tout en se disant que rien de mieux ne pourra lui arriver. Et dans cet état, n'importe qui peut profiter de lui. « Ce n'est pas un simple fait du hasard qu'on ait trouvé tant d'adolescents armés, qui sont devenus zenglendo.(*6) Il se dit qu'il n'a rien à perdre, continue le neuro-psychiatre.

La dernière caractéristique est la violence. Toujours selon le Dr Bijoux, « la violence est une pathologie qui est caractérisée par le désir conscient ou inconscient de faire subir aux autres ce qu'on a subi soi-même. Une deuxième variante de cette violence est le complexe d'identification à l'agresseur : la personne qui subit l'agression, nourrit l'espoir de se venger un jour et peu importe qui sera sa victime.

L'enfant de rue est exposé à la délinquance plus que n'importe quel autre. La conscience morale s'effrite peu à peu chez lui. Un enfant de rue confie « Je n'ai personne pour me dire ce que je dois faire ou non ».

Ces enfants n'ont pas de modèles. La délinquance se manifeste petit à petit, aux débuts, ce ne sont que des larcins, ils commencent à sniffer du « thinner »(*7) jusqu'à ce que cela ne leur suffise plus. Vient le moment où il s'adonne à la drogue dure et aux attaques à mains armées.

« La violence appelle la violence, il n'est pas étonnant que des enfants de rue se montrent violents », a fait remarquer le Dr Bijoux.

Un environnement peu sécurisant

Les enfants de rue, ne connaissent d'autre refuge que la rue. Ils sont des laissés-pour-compte, sans famille, sans repères. Certains, ne savent même pas d'où ils viennent, d'autres ne connaissent pas leurs noms de famille.

Tournant le dos à leur milieu souvent pour fuir une situation qu'ils jugent insoutenable, ces enfants ne veulent plus en faire allusion et préfèrent affirmer qu'ils n'ont pas de familles ou admettre carrément qu'ils ne veulent pas y retourner.

« Mon père est mort, j'avais deux ans, raconte le petit Jean (12 ans), qui vit désormais dans la rue. Ma mère n'avait pas les moyens de s'occuper de moi, alors j'ai quitté la maison. Maintenant, je sais qu'elle a un autre homme dans sa vie. Je ne veux plus retourner dans leur maison, je suis bien là où je suis. »

Pourtant dans la rue, ils sont privés de tout et vivent au quotidien, en développant des stratégies de protection et de survie qui oscillent entre la méfiance et la violence. Ils s'organisent entre eux, souvent en cartel ou « base » et développent des règlements internes que tout un chacun est tenu de respecter.

Par exemple, celui qui trahit un camarade sera battu dans le meilleur des cas, et ignoré pendant quelques temps ou expulsé dans les cas graves, livre Rony (17ans), qui en a fait l'expérience une fois en dénonçant l'infraction d'un gars de sa base à une autre base. « Pourtant, je ne voulais pas, mais l'autre m'avait menacé de me faire la peau et j'avais peur. »

À Port-au-Prince, de la Saline en passant par le boulevard Harry Truman (Bicentenaire), au Marché en Fer pour arriver au Portail Léogane, les enfants des rues ont fini par faire partie du décor quotidien. Dans la plupart des cas, ils vivent en petits groupes organisés mais certains préfèrent faire cavalier seul. Ils utilisent leur temps à laver ou à essuyer des autos, à charger les tap-tap de transport en commun, à mendier, à faire des recels ou à commettre des larcins pour gagner de l'argent.

Le gain de la journée leur assure une maigre pitance et une subsistance précaire voire malsaine. Le soir dans certains quartiers (la Saline, route de Delmas -près de Delmas 33, près du cimetière de Port-au-Prince, etc.), certains s'adonnent à la prostitution. Ces conditions ajoutées au manque d'hygiène les rendent vulnérables à différents types de maladies virales et infectueuses et/ou sexuellement transmissibles.

Des enfants sont aussi abandonnés et se retrouvent dans la rue parce que « leurs familles n'ont pas les moyens de les nourrir voire de subvenir à leurs besoins généraux », a fait remarquer le père Jean Claude Louisimond de la fondation Timoun se Lespwa, en confiant que quelques-uns des enfants de cette fondation lui ont été directement remis par des membres de leurs familles qui les avaient à charge en absence de leurs parents biologiques.

La pauvreté, un tremplin considérable

« Plus de 100 millions d'enfants dans le monde ne vont pas à l'école à cause de la pauvreté (…) Les enfants sont les plus durement touchés par la pauvreté ; ils en garderont toute leur vie, des séquelles psychologiques et physiques, » stipule le rapport mondial 2002 de l'UNICEF.

L'expérience amère de la rue

Immacula (14 ans) a laissé sa maison alors qu'elle avait 11 ans. Elle explique qu'elle ne pouvait plus supporter les sévices sexuelles qu'elle subissait de la part du propriétaire de la maison et du fils de la maîtresse de maison. «De plus, je ne voyais pas pourquoi je travaillais si dur », dit-elle. « J'étais toujours fatiguée».

Pas un jour depuis mon placement dans cette famille qui habite Delmas 2, je n'ai bien dormi, confie-t-elle. « Je m'occupais de tous, mais je n'étais jamais bonne et je devais toujours subir la colère de la maîtresse de maison »

Aujourd'hui, elle mendie pour vivre aux alentours de la Cathédrale de Port-au-Prince mais certaines fois, elle rend des services à des personnes qui lui donnent en échange un peu d'argent ou lui payent un plat chaud. Immacula raconte que la vie n'est pas facile pour elle. « Je suis constamment harcelée par les autres », dit-elle

Immacula qui est originaire de Miragôane dit regretter d'avoir laissé sa ville natale. Toute l'euphorie qui l'emplissait au moment de venir à Port-au-Prince est partie. Elle a perdu tout contact avec ses parents. Elle pense souvent à retourner à Miragoane, mais elle se demande si elle va pouvoir retrouver sa famille.

Au Guatemala, la plupart des enfants n'assistent pas à l'école pendant très longtemps sinon pas du tout parce qu'ils doivent travailler pour aider la famille à survivre, lit-on sur le site de Casa Alianza. Cette pauvreté conduit les enfants dans la rue à pratiquer de petits métiers ou à offrir des services dont la rémunération leur permet de survivre.

Le cas de Davidson (8 ans) illustre bien ce problème. Sur le boulevard Jean-Jacques Dessalines (Grand-rue) près de la rue des Miracles, il vend un paquet de rasoirs. Il indique qu'il est obligé de travailler car sa mère fait face à des difficultés économiques permanentes. Il fait ce travail depuis que son père ayant d'autres partenaires, les a abandonnés au cours des vacances d'été 2001.

Avec l'argent des rasoirs, sa mère participe à un "sòl".(*8) Avec ses trois autres filles, sa mère habite chez une amie à Cité de l'Eternel. Ils avaient dû laisser leur maison parce que le propriétaire avait enlevé le toit pour le retard de paiement. Davidson espère qu'avec l'argent du "sòl", sa mère va pouvoir louer une autre maison.

Le travail obligé des enfants ne s'arrête pas à la seule exploitation physique allant parfois au-delà de leurs capacités mais aussi à une exploitation sexuelle dont la pédophilie et le proxénétisme constituent les principaux tenants. Pour Haïti, quoique des organisations sur le travail des enfants ou de droits humains en parlent, on est encore à court de chiffres pouvant prouver cette pratique liée à la pauvreté.

Le besoin de survivre des enfants de rue, les obligent à accepter de faire n'importe quoi pour de l'argent. Des individus mal intentionnés se servent de ces enfants, leur procurent des armes et réclament d'eux qu'ils s'en servent contre une petite somme. Nul ne peut oublier les coups de filets spectaculaires de la Police nationale d'Haïti quant au « zenglendo » dans le cadre de la campagne « tolérance Zéro » parmi lesquels des enfants de 12 à 17 ans.

Dans une déclaration faite à la presse le 10 décembre 2002 à l'occasion de la commémoration du 54ème anniversaire de la déclaration des droits de l'homme, Mme Justine Colas de l'organisation Justice et Paix a affirmé que 7 enfants de rue de moins de 18 ans ont été exécutés à Port-au-Prince. Alors que plus de 50 autres ont été blessés par balles et à l'arme blanche à cité Soleil au cours de la même année. Elle avait alors fustigé l'institution policière de ne pas avoir présenter de rapport sur ces cas de violations des droits humains.

Les enfants de rue et les IST/SIDA

Un problème en amène une autre : « les jeunes prostituées sont particulièrement exposées aux maladies infecto-virales et aux Infections Sexuellement Transmissibles (IST) mais aussi à des grossesses très précoces et répétitives ». Les fillettes, qui constituent entre 60 à 80% des enfants en domesticité, sont elles aussi exposées au SIDA en raison des violences sexuelles qu'elles subissent des hommes de la maison.

Dans une certaine mesure, elles viennent grossir le chiffre des enfants contractant le SIDA en Haïti. Du coup, ils deviennent des propagateurs non négligeables de cette infection. « Des programmes de prévention doivent cibler, encadrer ces groupes vulnérables, et les aider à adopter un comportement moins dangereux », conseille une étude sur l'impact du SIDA en 1998.(*9)

Aucune instance reconnue, tant les centres GHESKIO que l'IHSI ou l'Institut Haïtienne de l'Enfance (IHE), n'ont pu nous communiquer des chiffres sur cette prévalence chez les enfants des rues.

Sur les vingt filles de CAFA, sur lesquelles a été réalisé un test de dépistage, seulement trois filles étaient séropositives et encore aujourd'hui, le centre n'a enregistré aucun nouveau cas, confie Mme Marseille en ajoutant que le réputation de personnes vivant avec le SIDA donnée aux enfants de rue n'est pas tout à fait fondée tout en admettant l'incompatibilité de ce constat avec le comportement à risque de ces enfants.

Par contre, les cas de syphilis, d'anémie, infections vaginales sont plus courants chez les deux sexes. Là encore une étude à l'échelle nationale s'impose.

Le milieu carcéral: Témoin du non-respect des droits des enfants

Des dizaines d'enfants âgés entre 10 à 17 ans croupissent dans des centres carcéraux du pays dans les conditions les plus dégradantes. Au mépris de la législation haïtienne qui interdit de garder un mineur derrière les barreaux, des enfants interpellés pour des délits mineurs ou graves, n'ont pas toujours l'opportunité de voir un juge pouvant statuer sur leur cas.

Ces enfants, pour une partie, emmenés en prison au cours de rafles intempestives de la police, sont maltraités et battus par les agents de police. Près de la moitié des filles du CAFA, questionnées lors de l'étude ont affirmé avoir fait un séjour en prison et deux d'entre elles reconnaissent avoir eu à subir des violences de la police.

La direction de l'administration pénitentiaire de la prison civile des femmes et mineurs communément appellée Fort National, au mois d'avril 2002, affichait dans ses registres un total de 31 mineurs âgés entre 13 et 17 ans dont 3 filles.

Selon Mme Joseph Marymagg Gracieux, directrice de la prison, la majorité des garçons sont des enfants de rue. Ils sont là pour vol à mains armées, viol et larcins. « Depuis 1999, nous n'avons pas eu de condamnés, et les enfants ne savent pas pour combien de temps ils sont là. Nous nous retrouvons avec des mineurs accusés de délits mineurs depuis au moins 3 ans, sans aucun jugement, malgré l'intervention de nos assistants légaux », affirme-t-elle.

Le juge pour enfants Emmanuel Lacroix avoue ne pas connaître tous les cas d'enfants emprisonnés et le tribunal pour enfants n'est pas toujours saisi de toutes les infractions à la loi.

Pour l'année judiciaire 2000-2001, le tribunal pour enfants avait enregistré 20 cas d'enfants qui se trouvent en milieu carcéral. Il faut entendre que les cas des villes de province ne sont pas mentionnés.

« En principe, aucune loi n'autorise la mise en prison d'un enfant », affirme le juge Emmanuel Lacroix, indiquant que la loi donne priorité à la protection des mineurs en cas de délits et prévoit des endroits de détention libre des enfants sous contrôle de la Justice. Mais du papier à la réalité, le fossé est encore énorme « car il n'existe pas de structures d'accueil pour les enfants de cette catégorie », a poursuivi le juge Lacroix.

L'homme de loi indique que sous le temps des Duvalier, il était coutume de conduire l'enfant arrêté et jugé dans le centre d'accueil Duval Duvalier. Mais en réalité, cette structure n'existe plus et a été remplacée par le Fort-National ou les postes de police.

« Parfois, je me demande si les enfants ont vraiment commis les crimes dont ils sont accusés », confie Mme Gracieux, tant ces enfants paraissent vulnérables. La prison est-il le lieu approprié pour réintégrer ces enfants? se demande-t-elle. Pour des raisons qu'on ignore, la visite des cellules nous a été interdite et nous n'avons pas pu interviewer ces enfants.

Les foyers d'accueil: pas assez de moyens

En 2000, l'Institut du Bien-Être social et de Recherches (IBESR) dit avoir enregistré plus d'une trentaine d'orphelinats et de maisons d'accueil à travers le pays. Entre temps, certains ont pris naissance et d'autres ont disparu "faute de moyens", dit-on. Parmi les plus connus, on peut citer Foyer Lakay, Projet Pierre Toussaint (Cap-Haïtien), Lafanmi se lavi, Timkatèk, CEP, CAFA, l'Escale, CAD, Timoun se Lespwa…

Plusieurs responsables de foyers d'accueil ont soulevé le problème financier: « Nous n'avons pas assez de moyens pour répondre aux besoins de ces enfants », soulignent-ils. Ils existent encore pour la plupart grâce aux subventions rares d'organisations non-gouvernementales internationales et aux dons irréguliers de leurs bienfaiteurs. Une intervention efficace de l'État haïtien dans l'aspect financier du problème, se fait encore attendre. « C'est le grand vide institutionnel alors que cette collaboration serait primordiale pour la survie des foyers et de plus d'enfants », s'exclame un responsable de foyer.

Les centres ne peuvent donc assumer seuls la lourde responsabilité d'intégrer tous les enfants de la rue sans une politique globale coiffée par les gouvernements dans laquelle leurs actions devront être renforcées. Sinon le phénomène ne sera qu'atténué à une petite échelle, jamais résolu.

Des exemples d'interventions des foyers d'accueil

Les centres d'accueil et d'hébergement se sont chargés de rendre leur enfance à ces enfants et des citoyens utiles à la société. Leurs objectifs s'articulent autour de certains paramètres qui sont la réinsertion sociale, la formation scolaire, professionnelle et la réhabilitation de la personnalité.

« Il est essentiel de montrer aux enfants qu'on les aime et qu'on veut réellement les aider, le reste se fait tout seul », Père Simon de Timkatec.

Selon plusieurs responsables de foyers d'accueil, ces formations sont envisagées avec des interventions de développement personnel. Mais plus de programmes interpellant l'investissement personnel de ces enfants devraient être mis en place dans l'intérêt et pour la réussite des interventions.

En suivant les traces de saint Jean Bosco, le père Atilo Stra a fondé Lakay en 1988, un centre qui aide les enfants des rues tout sexe confondu, à retourner à une vie normale et à prendre leur place dans la société.

Innovant la méthode d'intervention auprès de ces enfants, le père Stra a mis sur pied une structure où plus de 400 jeunes de la rue âgés entre 10 et 18 ans bénéficient de l'action de 5 projets qui leur sont dédiés. Des formations professionnelles en électricité, en plomberie et réfrigération, en cosmétologie et en couture sont données aux jeunes de la structure des foyers Lakou et Lakay.

Le Centre d'Action pour le Développement (CAD) situé dans le quartier de Carrefour-Feuilles travaille avec près de 150 enfants dont 61 sont intégrés au programme régulier de réinsertion sociale. Fondée depuis 9 ans, le CAD apportent à ces enfants l'éducation, les soins de santé et un panel d'activités intégrées assurant leur survie et leur développement. Ne pouvant pas assurer une formation professionnelle, ils sont au stade de l'éducation non-formelle.

Le centre « Timoun k ap teke chans » (Timkatec), dirigé par le père Salésien Joseph Simon à Pétion ville, compte près de 80 garçons dont 40 sont internes. Ces enfants ont été recueillis de la rue, il y a 6 ans.

A l'époque, âgés entre 12 et 16 ans la plupart de ces enfants possédaient des armes à feu qu'ils savaient utiliser « pour se protéger » disaient-ils au prêtre. Basé sur une approche sans antécédents, la prise en charge de TIMKATEC se base sur deux piliers : éducation et profession. Au cours de ces formations, l'enfant apprend à prendre conscience de ses dons, de sa personnalité, de la beauté de la nature et de ses limites réelles.

C'est avec fierté que le père Simon affirme que 30 de ses protégés sont placés dans quatre garages où, ils apprennent la mécanique auto, les autres après leur certificat de fin d'études primaires, sont envoyés chez les frères salésiens au centre-ville.

« Nous avons essayé de nous mettre dans leur peau afin de mieux les comprendre, et notre façon d'agir avec eux a considérablement changé les attitudes de la population envers eux », Foyer Pierre Toussaint.

Le Foyer Pierre Toussaint, qui se trouve au Cap-Haïtien, compte près de 80 garçons de rue dont 24 en pension régulière. Tenu par deux jeunes américains et une équipe de travailleurs sociaux haïtiens, le foyer joue dans un premier temps le rôle d'accompagnateur pour ces enfants de rue.

« Banissant toute attitude moralisatrice, nous acceptons les garçons tels qu'ils arrivent et c'est au fur et à mesure qu'ils se rendent compte, en s'auto-évaluant (à partir d'indicateurs fixés à l'avance) que s'ils n'opèrent aucun changement chez eux, ils ne peuvent pas s'épanouir dans notre structure », explique Andrew Schulteis, un des responsables de ce foyer.

Ces enfants ont la possibilité d'apprendre à lire rapidement grace à une nouvelle adaptation à leur situation de la méthode montésorienne. Ils ont leur équipe de football et les plus avancés fréquentent comme tout enfant les meilleures écoles de la ville. Alors que ceux qui manifestent le désir de renouer avec leur famille, sont encouragés dans cette voie.

Odney (22 ans) a fréquenté durant 2 ans le foyer Lakay. Trop agé lors de sa rencontre avec l'éducateur, il n'a pas bénéficié- comme 86 enfants actuellement de la prise en charge intégrale de Lakay. Néanmoins, dans l'atelier Lakou longeant le boulevard Harry Truman (Bicentenaire), il a pu apprendre l'électricité.

En 1997, il avait quitté sa maison en raison des mauvais traitements qu'il subissait de la part d'un oncle. Son père et sa mère sont morts. Arrivé au cours élémentaire II, il n'a jamais pu continuer ses études.

Dans la rue, il essuyait les voitures. Il est content d'avoir fréquenté Lakay et d'avoir pu apprendre un métier qui lui permet de gagner sa vie. Néanmoins, il évoque le manque de suivi de ce projet. « Je travaille pour des particuliers de manière sporadique. Ensuite c'est le chômage. J'aimerais bien trouver un atelier qui me permettrait de travailler continuellement », dit-il.

Dans toute la région de la Caraïbe et de l'Amérique latine, on trouve des interventions pareilles en faveur des enfants de rue. Telles interventions qui assurent à ces êtres une alternative à la délinquance, au SIDA, à la criminalité et à la mort. Casa Alianza est l'un des plus célèbres pour avoir traduit en justice des policiers guatémaltèques en justice pour le meurtre d'un petit garçon de rue de 12 ans.

La partition de l'état encore mal définie

« Investir en faveur des enfants, c'est tout simplement le meilleur investissement qu'un gouvernement puisse faire », stipule le rapport mondial 2002 de l'UNICEF.

Toute une législation a été prévue pour garantir le respect des droits de l'enfant et l'adoption de nouvelles dispositions viserait une prise en charge des enfants en situation difficile et le respect des droits de tout enfant sans discrimination, et c'est à grande pompe que le gouvernement a salué le Mouvement Mondial en faveur des Enfants en avril 2001, mais malheureusement beaucoup des programmes promis dorment encore dans les tiroirs.

La prise en charge des enfants de rue est essentiellement assurée par des organisations non-gouvernementales (ONGs) et des institutions privées. Bien que l'État ait esquissé une vélléité d'agir par rapport à la problématique des enfants en général (une loi contre le châtiment corporel a été déposée au parlement et trois juges pour enfants ont été nommés en 2001, mais le seul centre d'accueil public du pays n'existe plus), celle des enfants de la rue reste intacte, des actions concrètes et efficaces tardent à être mises en branle.

Une situation décriée dans le Rapport alternatif sur les Droits des enfants coordonné par la Coalition haïtienne pour la défense des droits de l'enfant (COHADDE) qui regroupe plus d'une trentaine d'organisations travaillant pour le respect des droits des enfants en Haïti.

Comment les enfants voient-ils les activités des centres ?

Les foyers d'accueil ouverts et/ou fermés et les orphelinats assurent aux enfants recueillis la nourriture, l'éducation, les premiers soins, la formation professionnelle et dans beaucoup de cas, l'hébergement, de manière plus ou moins régulière. Les enfants que nous avons interviewés disent apprécier le travail qui sont réalisés en leur faveur par les centres de réinsertion sociale. Certains d'entre eux disent faire le deuil de la vie vagabonde alors que d'autres préfèrent jouir de l'assistance des centres pendant la journée et retournent à leur vie de rue le soir.

« Je suis trop agé pour que le centre continue à me prendre en charge , mais n'était-ce Lakay, j'aurais pu me trouver toujours dans la rue. Ce sont les responsables qui ont loué une maison au Cité de l'Eternel (un quartier populeux de Martissant) dans lequel d'autres enfants en difficulté et moi logeons », reconnaît Odney rencontré au projet du père Stra.

« Le fait que je fréquente le centre, je prends beaucoup plus soin de mon corps », déclare Hervé (17 ans). Il vit dans la rue. Il est laveur d'autos mais vient au CEP depuis 1994. Il ne veut pas laisser la rue parce qu'il y gagne beaucoup d'argent. Grâce au centre, il travaille aussi avec un « bòs metal » depuis quelques mois. Il apprécie qu'il ait appris un métier, mais il n'est pas prêt à laisser la rue. Il affirme que la rue est dangereuse mais qu'elle offre d'autres compensations.

Nolis a 13 ans, il est en 3ème année fondamentale et vit à la fondation Timoun se Lespwa du père Louisimond. Il veut devenir mécanicien. Il ne voudrait plus retourner dans la rue parce que là où il est, il se sent « en sécurité et n'est pas obligé de se défendre contre les plus agé que lui ».

Nadine a 22 ans et se demande aujourd'hui ce qu'il serait advenu d'elle si le CAFA ne l'avait pas accompagné pendant un certain temps et l'y a convaincu d'abandonner la rue. Maintenant, elle se pose le problème de l'avenir quand le CAFA serait obligé de la larguer pour faire de la place à d'autres filles de rue.

Quel avenir pour les enfants de rue

« L'avenir se présente mal pour ces enfants, surtout si la situation politique, le manque de services sociaux durent, car ils empirent l'impasse sociale et économique qui se manifeste autant pour ces enfants déjà dans la rue que pour ceux, plus nombreux encore qui ne sont pas dans la rue » assure le Dr Françoise Ponticq.

L'enfant qui arrivent dans la rue fuit une situation de pauvreté et cherche une alternative. Quand cette alternative notamment ses droits à l'éducation, à la santé et aux loisirs, trois de ces droits fondamentaux seront véritablement respectés, il n'aura aucun prétexte pour se rendre dans la rue. « C'est ce problème de base qu'il est urgent de résoudre », renchérit le père Simon de Timkatec.

En abordant la question avec les enfants, ils se montrent très pessimistes par rapport à leur devenir. La stigmatisation et l'indifférence constituent les armes les plus meurtrières qu'on puisse utiliser contre ces enfants. Considérés par beaucoup comme des rebuts de la société, ils ont fini par développer ce complexe de n'être utile à rien.

Rony a plein de rêves dans la tête comme celui de courir une de ces voitures de course ultra rapide qu'il regarde à la télévision dans les magasins de show-room du centre-ville. Mais bon « il est temps de me rendre à l'évidence et de me dire que jamais, je n'aurai cette chance », se dit-il comme revenu d'un rêve.

Mme Stefanie Conrad, responsable des Relations publiques de Plan Haïti, affirme que son organisation a établi en décembre 2002 un partenariat avec Save the Children à travers le projet : « une réponse immédiate à la question des filles et garçons de rue » en vue de contribuer à faire connaître la situation des enfants de rue, de renforcer les institutions travaillant avec les enfants, fournir à ces derniers des services sociaux, conduire des activités de plaidoyer et proposer des solutions durables à leur situation.

« Beaucoup d'entre les enfants de rue prennent charge de leur vie à très jeunes âges, ils sont créatifs pour développer des techniques pour se protéger et survivre, et beaucoup de fois également pour la survie de leur famille, voilà les forces et les potentialités que nous avons besoin de souligner dans chacune de nos interventions », plaide Stefanie Conrad de Plan Haïti.

Des responsables de centres d'accueils, parlent de suivi des actions qui ont déjà été entreprises. En ce sens, ils auraient aimé avoir des fonds qu'ils utiliseraient pour encadrer les jeunes qu'ils ont réintégré et renvoyé dans leur familles d'origine et empêcher qu'ils ne retombent dans le même bourbier.

Ces efforts et tant d'autres ont été effectués depuis de nombreuses années en Haïti. Néanmoins, il reste encore aux pouvoirs publics au même titre qu'aux particuliers beaucoup de chemins à parcourir pour l'éradication du problème.

Car « si on veut la Paix, il faut pratiquer la Justice » ne doit pas rester une belle phrase . Et c'est cette justice sociale qu'il incombe à tous de rendre à ces enfants de rue.

Quelques institutions de référence

Aide à l'Enfance Canada (Save the Children Canada)
8 Imp Baron, Ave Jn Paul II, Turgeau
Port-au-Prince, Haiti
Tel: (509) 245-2101/0243
E-mail: aecanada@haitiworld.com

Casa Alianza
Bureau pour l'Amérique Centrale
Apartado 1734-2050
San Pedro, Costa Rica
Tel: (506) 253-5439
Fax: (506) 224-5689
Email: info@casa-alianza.org
Resp. Bruce Harris

Centre d'Appui pour le développement (CAD)
14, rue Bredy, Carrefour-Feuilles
Port-au-Prince, Haiti
Resp. Mme Marline Mondésir

Centre d'Appui Familial (CAFA)
Rue Mgr Guilloux, Morne Lélio
1, rue Cangé
Port-au-Prince, Haiti
Tel: (509) 222-1005

Centre d'éducation populaire (CEP)
10, rue Saint- Gérard
Carrefour-feuilles
Port-au-Prince, Haiti
Resp :Jean-Robert Chéry

Coalition Haïtienne pour la défense des droits de l'Enfant (COHADDE)
23, 3ème Avenue du travail
Port-au-Prince, Haiti

L'Escale Fontaine Duvivier
Drouillard
P.O Box:495
Port-au-Prince, Haiti
Tel. : (509) 238-3820
Resp. Dr. Nadine Burdet

Fondation Timoun se Lespwa
24, Bergeau, Delmas
Port-au-Prince, Haiti
Resp. Frère Jean Cefenor Louisimond
Tel: (509) 245-0251

Foyer Pierre Toussaint, Cap-Haïtien
Rue 13
Cap Haïtien, Haiti
Resp. Douglas Perlitz/Andrews Schulteis

Lakay
1, rue des Salesiens, la Saline
Port-au-Prince, Haiti
Tel. (509) 510-7137

Plan-Haïti
3, impasse Lily, Rue Stephen, Delmas 60
Port-au-Prince, Haiti
Tel : (509) 510-9471
Contact : Stefanie Conrad, Nicole Pierre-Louis

LASAF, Jacmel
Resp. Pierre Antoine Jean (Familus)
Place Louverture à l'int. No 47,
Jacmel, Haïti

Village d'enfants SOS (fermé depuis)
Santo 19, Croix-des-Bouquets, Haiti
Tel. (509) 238-1134
Resp. Pierre Michel André

Endnotes

  1. Ce concept tient compte aussi des adolescents.
  2. Frantz Lofficial, Lakay, un foyer pour les enfants de rue, UNICEF, mars 1998.
  3. Soit 1.440 filles sur les 8.000 enfants dénombrés
  4. Selon La domesticité juvénile en Haïti-IPSOFA, 1999.
  5. au jour où nous publions ce texte
  6. Terme qui fait référence aux gangsters en Haïti
  7. Solvant pouvant causer des troubles mentaux et des comportements violents.
  8. Genre de cotisation périodique au sein d'un groupe où chaque membre, à son tour, touche la totalité de la somme cotisée.
  9. Par Eric M.Gaillard, E. Génécé, B. Liautaud, L. Eustache et J.W Pape.

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